Jean-François BERNARDINI
03/10/2019

Suite aux évènements meurtriers qui interpellent nos consciences à toutes et tous, la presse s’est faite l’écho de diverses réactions et prises de parole. Une citation attribuée à Gandhi: « En dernier recours, je préfère la violence à la lâcheté » a été mentionnée et largement évoquée sur les réseaux. En la circonstance, les mots sont lourds de sens. Ils méritent quelques remarques. – Il serait en effet dangereux de se méprendre. Voici la citation exacte et complète de Gandhi. * « Je crois vraiment, affirme-t-il en 1920, que là où il n’y a que le choix entre la lâcheté et la violence, je conseillerais la violence. […] C’est pourquoi je préconise à ceux qui croient à la violence d’apprendre le maniement des armes. Je préférerais que l’Inde eût recours aux armes pour défendre son honneur plutôt que de la voir, par lâcheté, devenir ou rester l’impuissant témoin de son propre déshonneur. Mais je crois que la non-violence est infiniment supérieure à la violence. […] Le véritable courage de l’homme fort, c’est de résister au mal et de combattre l’injustice en prenant le risque de mourir pour ne pas tuer, plutôt que celui de tuer pour ne pas mourir. Le plus grand courage, c’est de résister au mal en refusant d’imiter le méchant. » En résumé, Gandhi préfère la violence à la lâcheté – mais il rajoute: Je crois que la non-violence est infiniment plus efficace que la violence.

Est-il nécessaire de préciser ici que la non-violence ne se limite pas à un simple refus de la violence, et que ses premiers ennemis restent l’injustice et le mensonge ? Dans ses écrits, le philosophe Jean-Marie Muller** nous éclaire sur la question: “On a souvent voulu faire dire à Gandhi ce qu’il ne dit pas. Il nous conseille de choisir la non-violence, pour n’être ni violent ni lâche. En définitive, il conseille aux lâches et aux violents d’opter pour la non-violence, de mener un combat efficace et d’être un peu plus exigeant. L’apport décisif de Gandhi est de nous sortir du piège où nous n’aurions le choix qu’entre la lâcheté et la violence. Cette idéologie exerce un véritable chantage sur nos consciences : si nous n’acceptons pas d’être violents, c’est que nous serions des lâches. Cependant, il reste vrai que celui qui surmonte sa peur en risquant sa vie pour combattre l’injustice, fût-ce par les moyens de la violence, est en effet courageux. Mais Gandhi se garde bien d’affirmer que la violence, même si elle sert une fin juste, deviendrait un moyen juste. S’adressant à un interlocuteur qui affirme que « tous les moyens sont bons », y compris ceux de la violence, pour atteindre une fin juste, Gandhi affirme : « Vous faites une grande erreur en croyant qu’il n’y a pas de rapport entre les moyens et la fin. Votre raisonnement est le même que celui qui consisterait à dire que nous pouvons obtenir une rose en plantant une mauvaise herbe.” La violence finit par offrir à l’adversaire tous les arguments dont il a besoin pour discréditer les combats les plus nobles. Ce qui nous enferme aujourd’hui, c‘est que nous n’avons aucune idée des mille méthodes de la non-violence active. Nous n’avons aucune idée de sa redoutable efficacité face à l‘injustice. Nous n’avons aucune idée de sa capacité à rassembler le peuple, à libérer les énergies, à créer la confiance. Nous avons trop peu l’expérience de sa fécondité à transformer durablement les réalités et les consciences. Cela ne s’improvise pas. Cela s’apprend. Voilà le défi. La non-violence, ce n’est pas renoncer à lutter. C’est lutter cent fois mieux. 

* Gandhi, The Collected Works of Mahatma Gandhi, Ahmedabad, The Publications Division, Ministry of Information and Broadcasting, Government of India, 1965, Vol. 18, pp. 132-133.
**Jean-Marie Muller, Revue “Alternatives non-violentes” No 145

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